Mount Wilhelm : une leçon d'humilité!
Vue de la vallée et du lac Piunde, depuis les sommets de la chaîne des Monts Bismarck, province de Simbu.
Le soleil perce enfin à l’horizon, et le ciel se pare de couleurs orangées alors que le jour se lève. Notre valeureuse cordée vit un petit matin exceptionnel. À plus de quatre mille mètres d’altitude, nous avons déjà réalisé une belle montée et devant nous se révèle un paysage absolument grandiose.
Pour ma part, une nuit de douleurs cérébrales et de vertiges dus à l’hypoxie s’achève, laissant place à une matinée pleine de promesses. Encore quelques pas difficiles, et soudain, après avoir franchi le dernier col, la silhouette reconnaissable du Mount Wilhelm, le point culminant de la Papouasie-Nouvelle-Guinée, se dévoile enfin !
Ce sommet qui m’obnubile depuis si longtemps, je le vois enfin.
G-D: Igor, Damien, Thibaut, Thierry, Aymeric et Pierre
Pour arriver à ce jour tant attendu, nous avons dû affronter de nombreux obstacles. Que ce soit sur le plan de la sécurité, sur le plan politique ou économique, nous avons dû composer avec des éléments échappant à notre contrôle. Du « Highland ban » de février à août 2023, au « Vote of non-confidence » à l’égard du Premier Ministre James Marape, en passant par la pénurie de kérosène menaçant de clouer les avions au sol, il nous a fallu une patience et une ténacité sans faille.
Damien me suit dans cette aventure depuis l’année dernière, lorsque vers le mois de janvier, nous lancions le projet d'escalader la plus haute montagne du pays. La ténacité, d’ailleurs, est l’ingrédient principal de cette expédition, nous accompagnant tout au long du processus jusqu’à ce jour du 31 mai 2024.
Ce jour commence très tôt. Il est exactement 1h02 du matin lorsque nous nous élançons sur le chemin. L'obscurité est complète, et notre petite troupe s'allonge en file indienne, fendant la nuit. À la lumière de nos lampes frontales, nous avançons doucement, évitant les trous et les flaques laissés par la dernière averse. Nous sommes, chacun, précédé de notre "ange gardien", un guide, dont la majorité habite le village le plus proche, Gembogl.
Nous longeons le lac qui nous avait subjugué la veille, en fin de matinée, lorsque nous atteignions la plaine où se trouve notre refuge, le base camp, situé à trois mille cinq cent cinquante mètres d’altitude.
Puis, le terrain commence soudainement à s’élever sous nos pas. Bientôt, nous sommes forcés de faire de grandes enjambées, rendues d’autant plus difficiles par l’altitude qui nous prive de l’oxygène dont nous avons de plus en plus besoin.
Assez vite, je m’essouffle et peine à suivre le rythme de notre groupe. Mes arrêts fréquents nous ralentissent, et je commence à avoir des vertiges. La panique s’installe. Comment vais-je parvenir au sommet dans cet état, alors que nous n’avons certainement pas encore franchi les quatre mille mètres ?
Thierry, qui assure la bonne cadence de notre ascension, finit par m’inviter à me mettre en tête du cortège. Le groupe avancera désormais à mon tempo. Doucement mais sûrement. Ma tête me fait mal, la migraine se diffuse dans mon crâne, et j’ai du mal à reprendre mon souffle. Arnold, mon guide, m’assure d’une main ferme, m’empêchant de basculer tantôt à gauche, tantôt à droite. Soudain, je demande un nouvelle arrêt. Damien me rassure, disant que les pauses régulières lui conviennent très bien. Pierre commence à montrer des signes de fatigue ; lui n’a rien pu avaler au petit-déjeuner et, comme moi, n’a pas bénéficié d’un bon sommeil pendant la courte nuit.
L’obscurité se dissipe peu à peu, et nous commençons à apercevoir d’immenses masses de pierre devant nous. Elles nous semblent gigantesques, insurmontables. Si l’arrivée est bien sur le toit de la Papouasie-Nouvelle-Guinée (et même de l’Océanie selon certains), alors il faudra bien grimper ces rochers.
L’idée même nous paraît difficilement imaginable à cette heure, d’autant que notre état physique empire de minute en minute. Les pauses s’accumulent, et notre allure ralentit encore davantage. Pour couronner le tout, ma lampe frontale me fait des infidélités, son éclairage faiblit, et je dois me contenter de la lueur vacillante des lampes de mes camarades de cordée.
Soudain, une douce lumière naturelle emplit la vallée. Il est 6h00. Le soleil se lève, et nous permet de découvrir enfin le paysage dans lequel nous évoluons depuis maintenant cinq heures. Les lacs Aunde et Piunde, que nous avons croisés plus tôt, sont maintenant à nos pieds. Nous avions entendu, au cours de notre ascension, le grondement de la cascade reliant les deux étendues d’eau, le premier, le plus grand, se déversant dans le second.
Les rayons du soleil s’étendent rapidement, apportant une consolation tant espérée. C’est un encouragement à continuer. Les maux de tête qui me taraudent n’en sont pas moins forts, mais je peux voir le terrain clairement et je n’ai plus froid, ce qui est déjà un soulagement. Alors que, quelques instants plus tôt, je sentais mes forces décliner, je me prends à y croire de nouveau. Oui, je vais atteindre le sommet ce matin.
Cependant, ce ne sont pas exactement les mêmes sentiments qui traversent l’esprit de mes compagnons à ce moment précis. En me retournant, je vois que trois d’entre eux s’arrêtent et s’installent sur une belle pierre plate dominant la vallée. Ils ont décidé de terminer leur marche à cet endroit. À la question de savoir si nous verrions le sommet depuis le haut du col, les guides leur avaient répondu par la négative. “Pas encore, il faudra encore franchir quelques blocs de rocaille pour atteindre le but”. C’en est trop pour eux, qui préfèrent stopper l’ascension.
Je veux continuer. Je m’en sens capable. Prenant Arnold par le bras, je lui murmure à l’oreille : « Tu vas m’emmener au sommet, n’est-ce pas ? »
Alors je rassemble mes forces, je serre les dents et je continue mon avancée. À mesure que je m’éloigne du groupe resté plus bas, je gagne en altitude et la progression devient de plus en plus difficile. Pour réduire l’effort, je tente d’inspirer un maximum d’oxygène, mais il se fait de plus en plus rare, ce qui génère des céphalées de plus en plus douloureuses.
Mon fidèle compagnon veille sur moi et me soutient vaillamment. Finalement, je dépasse le premier col, fait de pierraille de toutes tailles. Thierry est déjà loin. Quant à Igor, il doit sûrement être au sommet à cette heure. Paradoxalement, cela me rassure un peu. Je sens que la cime que je rêve de fouler depuis si longtemps n’est plus très loin.
C’est alors qu’Arnold me fait signe et m'invite à regarder vers l’ouest. Le sommet du Mont Wilhelm se dresse devant moi, à peine voilé par un filet de nuage qui s’écarte gentiment, me permettant de l’admirer très clairement. Je suis conquis et n’en crois pas mes yeux.
Le temps de prendre une photo avec mon camarade, et c’est reparti de plus belle. Bien que je ressente comme si mon cerveau était en fusion, je continue la marche. Je veux y arriver coûte que coûte. Pourtant, à ce moment-là, me vient à l’esprit une phrase que j’avais entendue dans mon enfance : « En montagne, parfois il faut savoir renoncer » et, cette autre, datant d’hier soir, comme un dernier conseil donné aux aventuriers : « Si vous ne le sentez pas, n’insistez pas, n’y allez pas ». Je réalise alors qu’il va me falloir prendre en compte ces mises en garde.
En avançant encore un peu, je ressens clairement les symptômes du mal aigu des montagnes. Et s’il m’arrivait de faire un œdème cérébral de haute altitude ? Ces pensées me troublent et je ralentis mes pas. En levant la tête, j’aperçois Thierry et son guide, suivis de très près par Igor puis notre guide principal, Peter. Ils entament leur redescente.
Thierry, me voyant m’acharner, me décourage de continuer. Je me tourne vers le sommet, il n’est qu’à quelques mètres, peut-être seulement cent mètres. Et le pic n’est qu’à cinquante mètres plus haut de là où nous nous trouvons. Je suis déchiré. L’envie d’atteindre mon but que je me suis fixé depuis plus d’un an se heurte à mon corps et à ma conscience, qui me demandent d’arrêter. Une flopée de nuages montant de la vallée, vient recouvrir le dôme tant convoité, c’est le signe que Peter utilise pour influer sur ma prise de décision. Là, c’est sûr, si la météo s’y met, je ne pourrai pas lutter. Alors, le cœur las, la mort dans l’âme, je décide finalement de renoncer au sommet.
Dans la descente, Thierry et Igor me confient que c’est probablement l’un des sommets les plus difficiles qu’ils aient eu à gravir. Pour moi, je le sais, ce n’est que partie remise.
Décidément, le Mont Wilhelm n’a pas fini de me hanter.
« Ce n’est pas la force, mais la persévérance, qui fait les grandes oeuvres. »